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11 Mar

Indianité mexicaine ?

Publié par Gracianne  - Catégories :  #Politique

Des mois que je ne vous ai pas écrit, mais ça ne veut pas dire que je ne travaille pas... Il m'a été donné l'occasion de travailler à un rapport sur l'indianité (ou l'indigénisme mexicain, mais ça sonne pas joli???!!!) mexicaine. Je vous mets le début de mon article sur le sujet en lecture, manière que vous ayez quelques chiffres en tête, mais pas tout, parce que vous allez vous ennuyer. Et si vous êtes sages, je traduis très vite un document très intéressant et très rare (ah la bataille pour avoir des documents sur lui !) sur Traven...


Chiffres et lois sur les Indiens

 

Il s'agit, dans un premier temps, de définir "l'indianité". Les termes diffèrent selon leurs utilisateurs : indianité pour certains, indianisme pour d'autres, ou encore indigènisme, c'est bien la preuve que le mot n'existe pas, témoin du reniement de l'existence de ceux qui le composent. L'indien est tellement "rien" qu'il ne mérite pas de mot pour définir ce qu'il représente. Si tant est qu'il représente quelque chose. Aux yeux des Américains, les Mexicains sont une minorité comme une autre. Nous avons bien dit les Mexicains, pas les Indiens. D'une multitude, on fait un tout, un "ensemble" au sens mathématique. Ce tout est le reflet d'un rien. Quantité négligeable. Et celui qui cultive son "indianitude" ne sera qu'un marginal, vieille résurgence des westerns américains. On s'attendra à le voir avec des plumes, une squaw et prêt à scalper le premier "blanc" qui passerait par là. Aux yeux des européens, bien souvent, le mot "indien" n'est associé qu'au toujours parallèle "cow-boy". Et nombreux sont ceux à demander nonchalamment : "Ah bon, il y a des Indiens au Mexique ?" Soyons clairs : il y a du boulot.

 

Pour commencer, autant s'en tenir à l'excellente définition apportée par Yvon Le Bot dans son ouvrage "La grande révolte indienne" (Editions Robert Laffont,  mars 2009) :

"En Amérique latine, le terme indio a une forte connotation raciste et on lui préfère en général celui, plus neutre, d'indígena. A l'exception de certains militants qui brandissent le mot indio pour signifier un renversement de l'identité négative : "Indien est le nom avec lequel ils nous ont dominés, Indien est le nom avec lequel nous nous libérerons" ; en français, à l'inverse, c'est le vocable "indigène" qui revêt le plus souvent une connotation négative parce que renvoyant à la colonisation, et le terme "indien", pourtant lié lui aussi à la conquête et la colonisation de l'Amérique, est plutôt valorisé, pour des raisons qui ne sont pas toujours défendables et qui renvoient au bon sauvage, à l'Indien des westerns, et donc à la compassion ou à l'exotisme ;"

 

Dans cette analyse, nous préférerons utiliser le terme "d'indigène" comme celui d'"originaires d'un pays", employé dans les lois mexicaines ou institutions, plutôt que celui d'Indien, trop connoté. Car au Mexique, le mot "Indien" est immédiatement associé à ceux de "pauvre", "en retard" et "ignorant". Ce qui induit que les Mexicains auront une mission d'aide envers les moins gâtés par l'existence, et le rapport de force s'instaure dans un sens de fort envers faible, chanceux contre malchanceux. Ca part mal, très mal…

Dans son rapport au gouvernement mexicain, intitulé "Los pueblos indígenas de México", Federico Navarrete Linares[1] explique ceci : "Cependant, concéder aux indigènes l'aide des métis et du gouvernement revient à les renier, aussi louable soit l'intention de départ, à leur ôter leur capacité de s'en sortir par eux-mêmes et de résoudre leurs problèmes, quelque chose que les indigènes ont pourtant toujours fait à travers l'histoire et désirent encore faire. Cette attitude est le fondement de plusieurs politiques paternalistes qui ont essayé d'aider les indigènes de l'extérieur, sans prendre en compte ce que ces villages voulaient ou nécessitaient réellement, ce qui a conduit à l'échec."

 

Par essence, il existe de toute manière une connotation du terme "Indigène" au Mexique, en comparaison avec la grande majorité de la population dite "métisse", censée constituer l'essentiel de la population mexicaine. Et si les métis sont la majorité, on en déduit aisèment que, dès lors, les indigènes ne soient plus qu'une… minorité. Comment différencie-t-on l'indigène d'un métis (oserions-nous dire d'un Mexicain ?) : il est celui qui parle une langue différente de la langue nationale (l'espagnol), qui a des coutumes différentes, s'habille de façon distincte, et qui – plus dangereux – ne "s'est pas intégré pleinement à la nation et à la majorité métissée". Aussi caricaturale que soit cette présentation, elle est pourtant le reflet de la pensée généralement admise et véhiculée dans la République mexicaine. Cela en oubliant clairement qu'il existe dans le pays plus de 62 groupes ethno-linguistiques différents. Un autre point est à relever, gênant : en considérant que les indigènes sont les "porteurs" d'une tradition ancestrale qu'ils continuent d'entretenir, on les oppose au développement et au modernisme. Ils ne sont plus les garants de l'histoire, mais ceux qui retardent le pays. Aussi injuste que soit cette pensée, elle existe ! A partir de là, il ne surprendra plus personne que le racisme soit ultra présent dans le pays. Anecdote personnelle, si je puis me permettre, un de mes bons amis mexicains est né "guëro", à savoir très blanc de peau. Tandis que son frère – ah, les hasards de la nature ! – né du même père et de la même mère, a hérité de beaux traits indigènes. Peau cuivrée, yeux sombres, cheveux de jais. Eh bien, mon ami me racontait comment leur propre mère a détesté cet enfant trop "indien" à son goût, pour préférer celui qui était blanc. Autre constat que j'ai pu effectuer sur place, les mères qui viennent de donner naissance à un enfant viennent souvent me le montrer. Au début – moi, européenne, ai toujours trouvé magnifique les bébés "typés" – je ne comprenais pas ce qu'elles venaient chercher, et quand elles me disaient "il est blanc, n'est-ce pas ? Tu ne trouves pas ?", je pensais qu'il me fallait leur répondre que "non, il est beau avec ses yeux noirs et sa peau ambrée". Je me trompais et les vexais sans le vouloir. Toutes les mères indiennes rêvent d'un enfant "guëro", bien blanc ! Elles savent que son avenir et son insertion dans son propre pays en sera facilité. Conséquence induite par la Conquête espagnole, les blancs ou les métis sont connotés plus intelligents, et ils ont forcément raison (s'ils savaient !). C'est pourquoi ils sont encore les premiers sur les listes électorales, les premiers à être au pouvoir. Et nombre d'entre eux en profitent, corrompus jusqu'à la moëlle, pour perpétrer l'asservissement des indigènes. N'oublions pas la télévision où les présentateurs (trices) ont trop souvent des traits "européanisés". En Espagne, lorsqu'on envoie une chanteuse pour occuper le top des hit-parades, elle s'appelle Paulina Rubio, est blonde et la peau blanche. Sans oublier, symbole de l'Amérique latine qui se renie, la colombienne Shakira qui, pour "attaquer" le marché Nord-américain aura dû abandonner sa chevelure brune et devenir la blonde ondulante et sexy que l'on connaît. Dans certaines villes du Mexique, la parole "Indio" est clairement utilisée en forme d'insulte pure, synonyme d'idiot.

Peut-être existe-t-il, implicitement et inconsciemment, une autre explication – plus psychologique – à ce racisme clairement affiché. Les mexicains savent bien que ces indigènes sont les descendants de ces peuples préhispaniques, porteurs d'histoire et de traditions ancestrales. En les repoussant, ils nient certainement le poids de la Conquête, leur propre naissance, puisqu'ils sont – blancs – le résultat du massacre des civilisations d'avant. Comme on aime taper sur La Malinche dans ce pays ! La Malinche, connue aussi sous le nom de Doña Marina était une indigène au service d'Hernan Cortès qui lui permit de parler avec Moctezuma, le dernier empereur aztèque. Elle devint la maîtresse de l'Espagnol dont elle eut un fils. Etre traité de "malinchista" au Mexique est loin d'être un compliment. C'est être un "traître à la Nation". Et c'est tellement pratique d'avoir une indigène "historique" sur laquelle faire peser le poids de toute la rancœur nationale… A savoir ce que d'autres auraient fait à sa place, mais c'est une autre histoire…

 

La loi, rien que la loi ?

 

Commençons par le commencement. Et prenons la première partie de l'Article 2 de la Constitution Politique des Etats-Unis Mexicains :

"La Nation mexicaine est une et indivisible. La Nation bénéficie d'une composition pluriculturelle initiée originellement par sa population indigène descendant des populations qui occupaient le territoire actuel du pays au début de la colonisation et qui conservent leurs propres institutions sociales, économiques, culturelles et politiques, ou une partie d'entre elles. La conscience de cette identité indigène devra être un critère fondamental pour déterminer à qui s'appliquent les dispositions sur les peuples indigènes."

 

On a rarement vu article de loi aussi "mal à l'aise" avec son sujet. Or ce texte a été réformé en 2001, preuve s'il en est que le malaise persiste ! Décryptons. Premièrement ce texte constitutionnel affirme que les indigènes sont les descendants des populations établies dans le pays au moment de l'arrivée des Espagnols en 1517. Mais hic ! Ce critère d'origine pouvait s'appliquer à de nombreux mexicains. Pas indigènes pour autant… Du coup, le législateur s'est senti obligé de rajouter que serait indigène uniquement celui qui aurait conservé totalement ou en partie les cultures, institutions et la forme de vie de ces peuples préhispaniques. Quel embroglio ! Parce que, du fait que ce critère ne suffit pas non plus à distinguer parfaitement le mexicain de l'indigène, on y ajoute un point fumeux : "la conscience de l'identité indigène" ! Se considérer comme indigène, de mieux en mieux ! Quand on sait le racisme et le rejet auxquels sont confrontés les indigènes, autant ne pas trop revendiquer son "indianité". Ajouter à cela que pour bénéficier des lois en faveur des indigènes, il faut pourtant remplir ces trois critères. Sans oublier les "critères ethnolinguistiques et de traits physiques" ajoutés plus loin. Déduction : on est loin de l'autonomie indigène.

 

La langue pour définir l'indigène

 

Là-aussi, ça part mal. Puisque les chiffres officiels de recensement amputent la réalité. Ainsi, les mineurs de moins de 5 ans parlant une langue indigène ne sont pas pris en compte, puisqu'ils ne sont pas encore censés maîtriser la langue mexicaine (l'espagnol).

A cela s'ajoute le fait que beaucoup d'indigènes se déclarent comme tels alors qu'ils ne parlent pas d'autre langue que l'espagnol. Ca se complique.

D'autant que le gouvernement, dans sa grande mansuétude, et souhaitant "éduquer" ses populations indigènes, leur apporte le savoir sous forme d'écoles. Où l'on apprend… l'espagnol et la culture nationale uniformisée. Prenons le magnifique hymne national mexicain. Où parle-t-il de ses indigènes ? Dans quelle strophe ? Peut-être dans la sixième. Mais si tel est le cas, cela fait peur :

"Avant, Patrie, que sans armes tes fils,

Sous le joug, leur échine plient,

Tes campagnes de sang sont irriguées,

Sur le sang s'imprime leur pied.

Et tes temples, tes palais et tes tours

S'effondrent dans un fracas horrible,

Et tes ruines existent en disant :

Par mille héros la patrie ici a été."

 

C'est moi où l'on remercierait presque le colon ? Ainsi donc, la nation mexicaine se contente de ses ruines pour exister ? Et c'est cela que l'on apprend aux indigènes dans les écoles ? Pas surprenant que les indigènes ne connaissent pas leur hymne national, ou peut-être refusent de le chanter. La Nation une et indivisible est un peu mal barrée, si je puis me permettre…

 

 

Yvon Le Bot dans "La grande révolte indienne" dresse un tableau condensé de la réalité mexicaine, dans son paragraphe intitulé "Mexique : la plus forte population indienne" :

"De tous les pays d'Amérique latine, le Mexique est sans doute celui qui compte le plus grand nombre d'Indiens. Depuis 1930 les recensements retiennent comme critère de base la pratique linguistique. Le nombre de locuteurs dans les langues indiennes a crû considérablement dans la seconde moitié du Xxème siècle.

Le recensement de 2000 a eu recours à une double auto-identification : ethnoraciale (5 300 000 se déclarent indiens) et linguistique (6 320 000 déclarent parler une langue indienne, soit 1 000 000 de plus que dix ans auparavant). La différence entre ces deux chiffres illustre la dissociation de l'identification ethnoraciale et de la pratique linguistique : dans un environnement imprégné de racisme, se déclarer indien n'est pas chose évidente (2 240 000 personnes ne répondent pas à la question correspondante) et un grand nombre de locuteurs en langue indienne ne se reconnaissent pas comme indiens. Si l'on applique à ces données un critère plus affiné (sont indiennes les personnes qui disent parler une langue indienne ou qui vivent dans un foyer dont l'un des membres au moins parle une langue indienne), on obtient un volume de population indienne supérieur à 10 000 000 (environ 10% de la population totale). On dénombre aujourd'hui, au Mexique, cinquante-sept langues autochtones, plus quelques langues parlées par des immigrés indiens guatémaltèques. Cinq d'entre elles, le nahuatl, le maya yucatèque, le zapotèque, le mixtèque et l'otomi, regroupent à elles seules plus de la moitié des locuteurs en langue indienne."

 

Revevons un instant sur le système de "recensement" de l'identification indienne. Il faut donc parler une langue indienne ou appartenir à une famille où est parlée la langue par un membre au moins pour pouvoir s'affirmer indien. On imagine sans mal quelle serait la réaction des Basques ou des Bretons, voire des Corses, si on exigeait les mêmes impératifs pour autoriser leur "nationalité" !

Des chiffres édités par le "Sistema de indicadores sobre la Población Indígena de México", publiés en 2000, donnent une vision intéressante de la répartition des indigènes dans la population. Ainsi, l'on y apprend que sur une population totale de 103.263.388 de personnes, plus de neuf millions sont des indigènes. Ce qui représente la bagatelle de 9.54% de la population totale. Au sein de ce pourcentage, on oublie d'insister sur le fait que 25.4% sont analphabètes (15 ans et plus) et que 8.4% des 6 à 14 ans n'ont pas accès à l'école. Evidemment, avec un système de recensement pareil, on aboutit à quelques aberrations bien senties. Ainsi, des indigènes qui ne parlent pas la langue se réclament pourtant comme tels. Et d'autres qui parlent la langue ne se revendiquent pas indigènes. Je citerai ici une de mes amies qui parle couramment le zapotèque, a des traits indigènes, mais refuse clairement de dire un seul mot de zapotèque, car c'est une honte pour elle. Quel dommage ! Encore combien d'années avant que ces derniers prennent la conscience de l'or qu'ils ont en eux ?



[1] Docteur en études mésoaméricaines à l'UNAM (Université Nationale Autonome de México). Spécialisé dans l'étude des groupes indigènes du Mexique préhispanique, colonial, contemporain.

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