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26 Apr

Selva lacandona – Bonampak – 2ème partie

Publié par Gracianne  - Catégories :  #Carnets de voyage - créations

bonampak

Il y a du monde dans le restaurant « La Selva ». J'avais oublié qu'il n'y a pas d'heure ici, pour manger. Les Mexicains le disent souvent "mange quand tu as faim". Au fond, une tablée de sept personnes, six hommes et une femme qui porte une tenue « officielle », genre employée du gouvernement. A notre gauche, un type tout seul, attablé. Du côté de la grande table, les bières tombent à un rythme effréné. Ca parle espagnol, pas le langage rocailleux et haché maya. Les cheveux sont courts, pas de tunique longue blanche. Je me demande s’ils sont Lacandons ou pas. Je vais vite avoir la réponse.

La femme avec eux, attaque, rigolarde :

- Eh bien, si tu veux une autre femme et respecter la coutume des Lacandons, tu te laisses pousser les cheveux et tu remets la tunique, c’est tout !

Ca éclate de rire en réponse. Je me marre aussi. Et le type seul à ma gauche se bidonne tout autant, la tête plongée dans son plat. Un gars de la table me regarde et m’apostrophe :

- Hey, tu comprends ce qu’on dit ?

J’acquiesce. Il se lève aussitôt et vient à notre table. Il demande s’il peut s’asseoir. Bien entendu !

Franchement, je ne peux pas tout raconter, ce serait trop long, mais s’en sont suivis trois quart d’heures de rires aux larmes, et de discussions. L’un d’eux est allé enfiler la tunique lacandone et il a tenu à poser en photo avec moi.

 chambor chambor

chambor1Un peu cramée au soleil, la fille. Mais aussi morte de rire depuis une demi-heure. 

J’ai appris ainsi que les Lacandons sont actuellement divisés. S’ils veulent bénéficier de la scolarité pour leurs enfants, ils doivent tirer un trait sur leurs traditions séculaires. Couper les cheveux des marmots (pour éviter les « piojos », les poux) et leur ôter la tunique traditionnelle. Mais selon notre nouvel ami (un autre Chambor), il « faut accepter la civilisation ». D’autres Lacandons refusent et ne scolarisent donc pas leurs enfants. Ils sont environ 600 en tout, me confie Chambor numéro 2. Toute la discussion est ponctuée d’éclats de rire, et les faits les plus graves sont énoncés dans la dérision la plus totale. Chambor 2 est passablement bourré apparemment. Il me prend à parti :

- Tu n’es pas Mexicaine, n’est-ce pas ?

- Non…

- Et toi tu tiens à ce que nous respections la tradition, pas vrai ? Les Mexicains, eux, ont honte de nous. Ils n’aiment pas qu’on ait les cheveux longs et qu’on porte la tunique. On leur fait honte.

Puis il ajoute :

- Mais vous, ce que vous êtes venus chercher ici, c’est bien la tradition, n’est-ce pas ? Qu’on vous accueille en blanc, les cheveux longs, sur nos pirogues.

Oui massif en réponse. Chambor 2, prend un air canaille, et jette alors :

- Donc, si je récapitule, vous voulez qu’on respecte la tradition. Ce qui signifie que vous comprenez qu’on ait plusieurs femmes. Parce que la tradition lacandone, c’est sept femmes pour un homme !

Re éclats de rire autour. Le type seul, à la table voisine, se mêle de la conversation et rit ouvertement. Il est « guide touristique », mexicain, et acquiesce aux propos du Lacandon. La femme de Chambor 2 vient nous rejoindre, livrant au passage une soupe de poissons délicieuse ! Elle est la cuisinière du restaurant. On nous présente tout le monde : ils sont tous frères ou demi-frères car Papa Lacandon, du haut de ses soixante-dix ans, a trois épouses ! Et de nous préciser qu’en bon Lacandon, il se nourrit exclusivement de singe-araignée, de crapauds et d’aigle ! Or, le problème – suivez un peu, que diable ! – c’est que fils aîné, le mari de la cuisinière, qui porte les cheveux courts et est habillé comme nous, s’est mis en tête, après dix-sept ans de mariage « normal », de suivre l’exemple paternel et de prendre une autre femme. D’où la discussion animée à laquelle nous assistons. L’épouse « légitime » lui répond :

- Moi je suis une femme libre, et je pense d’abord à mon plaisir. Tu as voulu une épouse chiapanèque, pas une lacandone, donc moi, tes traditions, elles ne sont pas les miennes, et jusque-là, ça t’a arrangé parce que j’étais vaillante. Alors, pas de souci, prends une autre épouse, mais tu me laisses le restaurant et tu vas vivre ailleurs. Tu ne me mets pas dehors. Maintenant, si c’est juste pour le sexe que tu veux une autre femme, je suis d’accord aussi, je te fournis juste les préservatifs que tu ne fasses pas la connerie d’avoir un autre enfant. Et si c’est de l’amour, tu t’en vas avec elle, et tu me fiches la paix.

A mon intention, elle rajoute :

- Tu vois, ça ne me gênerait pas si le motif était l’amour. Mais tout ça, c’est un prétexte pour baiser avec une autre. Parce que, quand tu regardes autour de toi, ici, de l’amour tu n’en vois pas beaucoup. Les gens te laissent crever comme un chien, c’est pas leur problème…

L’autre femme, celle en tenue du gouvernement, raconte à son tour :

- Moi c’est pour ça que je n’ai jamais voulu me marier et avoir d’enfants. Parce que, d’un coup, il leur prend la lubie de la tradition et de te tromper avec une autre. Et nous, les femmes, il faudrait qu’on accepte et qu’on la ferme ? Moi, c’est non. Je veux baiser avec qui je veux, quand je veux…

Les hommes de la table crient en riant : « avec moi », « avec moi »… Elle continue :

- Du coup, plutôt que de se poser des questions, ils préfèrent me traiter de lesbienne, ça les arrange… Je m’en fous.

J’insiste, tout cet échange se fait dans les rires absolus. On nous prend à parti. Je suis merveilleusement bien parmi eux, et n’ai aucune envie de m’en aller. Le type à côté nous parle. Il nous déconseille la route de nuit pour aller à Comitán. Il dit qu’il vaut mieux revenir sur Palenque et aller dormir à l’hôtel Misión. C’est plus sage, selon lui. Nous l’écoutons, et le temps est venu de faire nos adieux, en promettant qu’on reviendra pour rester plusieurs jours avec eux. Je note qu’ils ont un petit chien, sosie parfait de ma Chipie. Vraiment, tout m’a fait ADORER ce moment, et j’en ai rêvé toute la nuit suivante, avec la nostalgie d’eux. Merci les Lacandons.

 

19/08/2010

 

Le guide avait raison, la route jusqu’à Palenque, à la tombée de la nuit, a été difficile, des arbres au milieu de la route, des pluies torrentielles, mais finalement nous sommes arrivés à bon port. Des Grecs avaient commandé un groupe de mariachis. Nous avons profité du spectacle. Ce matin, nous nous dirigeons vers San Cristobal de las Casas (nous connaissons déjà, et avons largement visité San Juan Chamula et Zinacantan), en passant par Ocosingo, sur les traces de Traven (je voudrais vérifier si oui ou non, le village a été rebaptisé Ocosingo de Traven, suite à l’affirmation faite au moment de sa mort). Arrêt à Agua Clara (la photo vous montre que c’est un peu faux, côté « agua clara » !), village zapatiste. 

agua clara

 

IMG00075-20100819-1220

Il faut donner de l’argent pour rentrer dans le village. Les gosses, sur la route, bloquent les voitures (ils lèvent une corde sur la route, quand on passe, et se mettent carrément en travers, c’est dangereux, on pourrait les écraser comme un rien), et veulent des pesos ou des bonbons. Je leur donne tout ce que je peux. Ils sont des dizaines, s’agrippent à la voiture en pleurant, et se font traîner si on ne s’arrête pas. C’est terrible ! La pauvreté est partout. La route défoncée, littéralement. A Ocosingo, il y a une manifestation zapatiste sur la place. Ca chante « el pueblo, unido, jamas sera vencido »… Constat : le village s’appelle Ocosingo, point. Aucune trace de Traven.

Le soir, arrivée sous une pluie battante à San Cristobal. J’en profite pour consigner dans mon carnet les notes de ce surprenant voyage. Fin (pour cette fois).

san cristobal

 

san cristobal nuit

 

san cristobal nuit1

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Dominique Arnaud 01/05/2012 22:07

Quelle plongée dans le vrai Mexique! Je t'envie d'avoir été si loin et si près à la fois, si près des gens bien sûr, et si loin de notre monde artificiel. Cela prouve aussi qu'avec un peu d'audace,
on peut ne pas toujours tenir compte de toutes les consignes de sécurité, non ? Super texte !

Gracianne 01/05/2012 22:10



Merci beaucoup Dominique... J'ai l'innocence de croire encore en la grande communication entre êtres humains... Cela me fait commettre de "jolies" imprudences ;-) Mais merci du fond du coeur pour
cet adorable commentaire, ça me touche beaucoup.



Christine 01/05/2012 21:31

Dépaysement assuré ! Et quel accueil chaleureux, avec toujours cette sorte de légèreté, de rire, bien que certains sujets pourraient plomber l'atmosphère !
J'adore la photo de dos à la table d'écriture, excellente idée de l'avoir glissée là !

Gracianne 01/05/2012 21:33



Merci. Dieu sait pourtant que j'ai horreur de me mettre en "avant", et que je déteste encore plus les photos où j'apparais... Cadeau donc, hihihihi...



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