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25 Aug

Le mystère Traven !

Publié par Gracianne  - Catégories :  #Livres et auteurs



Conférence Traven – Oloron – 20/10/2011

 

 

Lorsqu’on demandait à Albert Einstein quel livre il emporterait sur une île déserte, il répondait invariablement : « n’importe lequel, pourvu qu’il soit signé B. Traven ».

 

Pourtant, quand on pose la question aujourd’hui et surtout en France de savoir « qui connaît B. Traven ? », on obtient souvent un grand silence en retour. Petit sondage ce soir. Qui, avant de lire le programme de ce festival Confluence de Cultures, 2ème édition, avait déjà entendu parler de B. Traven ? Si oui, que pouvez-vous en dire ? Si non : « ok, j’étais sûre de mon coup ! »

 

Il est pourtant rare de ne pas connaître un écrivain ayant publié plus de 17 romans, dont 4 adaptés au cinéma (notamment avec Humphrey Bogart dans un rôle principal, secondé par le propre père de Jonh Huston, je parle bien sûr du Trésor de la Sierra Madre que nous verrons ce soir), film aux 3 oscars, rien que ça ! Qui ne connaît pas un écrivain dont les livres ont été traduits en plus de 30 langues et dont, pour la seule année de sa mort, soit 1969, on a vendu 25 millions d’exemplaires ? Ou 32 millions pour l’année 1982 ?

 

Il faut pour cela que l’écrivain en question ait choisi de rester un inconnu. Ce que fit B. Traven et avec quel soin ! Il semble qu’il ait construit toute sa vie autour de mensonges, de contradictions, de rumeurs et de légendes. Lui-même disait : « Mon histoire personnelle ne décevrait pas les lecteurs, mais elle ne regarde que moi et je tiens à ce qu’il en soit ainsi. » Il a clairement posé en son temps une question encore d’actualité aujourd’hui : celle de la coexistence dangereuse de deux notions pour un même métier : création de l’œuvre d’un côté et notoriété de l’autre. En 1975, soit six ans après la mort de B. Traven, Jonah Raskin va tenter d’écrire une biographie de Traven en compagnie de la veuve de ce dernier, Rosa Elena Lujan, et dans son livre « A la recherche de B. Traven » (qui existe en Français, je vous en recommande la lecture si vous voulez en apprendre davantage sur Traven), montre à quel point il s’est cassé les dents sur ce projet. Je vous livre un extrait – il parle de B. Traven et dit : « Il avait construit sa vie de façon à rendre la rédaction de sa biographie impossible. Il avait brûlé des papiers, construit de fausses pistes et menti. Pour une époque de célébrités comme la nôtre, l’attitude de Traven était étrange. Je la trouvais bizarre et revigorante à la fois. J’admirais le B. Traven qui rejetait la gloire, refusait d’apparaître à la télévision ou de voir son nom sous les projecteurs. De nos jours, la plupart de nous autres écrivains recherchent l’attention littéraire, mais B. Traven voulait être laissé en paix. Cela n’était ni un jeu théâtral ni un numéro, c’était tout simplement le rejet de l’industrie de la gloire, celle qui produisait des personnalités pour ensuite les jeter une semaine, un mois, un an plus tard, au profit d’une personnalité nouvellement sortie du peloton ». Quand je vous dis que le thème est plus actuel que jamais !

 

Mais à lui seul ce goût de l’anonymat littéraire peut-il tout justifier ? N’y a-t-il pas autre chose qui ait suscité tous ces mystères ? Il suffit de remonter le temps et l’histoire pour mieux comprendre certaines des motivations de celui qui fut surnommé par le journal allemand « Die Weit » : « le personnage le plus mystérieux de la littérature de notre temps. »

 

Tout commence en Europe. Car l’homme dont je vous parle a émigré de l’Europe à l’Amérique, et c’est certainement cette émigration – forcée plus que choisie - qui a forgé l’écrivain dont nous parlons aujourd’hui. Il aura fallu attendre la mort de B. Traven le 26 mars 1969 pour apprendre que le mystère était né ailleurs, loin, en Allemagne. Ou l’histoire d’un acteur de seconde zone, journaliste médiocre qui, par l’émigration, et l’arrivée au Mexique, la rudesse extrême de cet exil, va trouver son talent. Passer d’un égoïste qui tenait à exister à un auteur qui s’est oublié pour parler des autres, et a ainsi sublimé son écriture. Mais pour éviter de nous perdre, cédons à la facilité de la chronologie. Tout démarre donc en Allemagne, à Munich, où un certain Ret Marut, acteur de théâtre, aux amitiés ancrées dans les milieux anarchistes publie un journal nommé « Der Ziegelbrenner », ce qui traduit donne littéralement le « fondeur de briques ». A l’époque, il fréquente une autre actrice de théâtre, nommée Irène Mermet. Ret Marut « balance » ferme dans son journal, et l’on s’étonne de ci de là que la censure ne s’en émeuve pas davantage. Très vite le bruit court qu’il est protégé, qu’il est le fils d’un homme haut placé, pourquoi pas le fils du Kaiser lui-même, ou l’enfant illégitime d’un aristocrate qui l’aurait fait élever par un maçon, d’où le nom de la revue « Der Ziegelbrenner » et l’érudition que l’on relève chez l’homme ? Lui-même se nomme « Le Bavarois de Munich ». En attendant, Ret Marut s’en donne à cœur joie. Un coup, il tient des propos antisémites. Le lendemain, il laisse penser qu’il est Juif. Et surtout il est très amusé chaque fois qu’on lui colle une étiquette, semblant prendre un immense plaisir à démonter tous les arguments étayant telle ou telle thèse le concernant. En fait, Ret Marut est tout simplement un anarchiste. Point. Ni les Russes, ni les Juifs, ni les Allemands ne trouvent grâce à ses yeux. Un jour du printemps 1919, alors que Ret Marut est attablé à la terrasse du café Maria Theresa de la rue Augustenstrasse, il est arrêté et conduit en voiture au Ministère de la Guerre à Berlin. On le soupçonne de détenir des armes. Parvenu à Berlin, il est accusé de trahison. On lui demande de signer une lettre de confession, mais Ret Marut refuse. Il est alors présenté à un tribunal aussi clownesque que sommaire, dans un simulacre de jugement. On sait que ces pseudos tribunaux jugent à l’emporte-pièce et exécutent les hommes dans les minutes suivantes, dans la cour adjacente où un peloton d’exécution les espère pour appliquer la sentence. Juste au moment où Ret Marut va comparaître, un autre prisonnier s’attaque à l’un des gardes. S’ensuit une bagarre et surtout une immense confusion qui va profiter à Ret Marut. Ce dernier s’enfuit, aidé par la complicité muette d’un des gardes. Il a tout de même eu la peur de sa vie. Et sait désormais qu’il est traqué. Nous sommes en 1919. Agé environ de 37 ans, Ret Marut disparaît d’Allemagne. On ne retrouvera jamais plus sa trace, du moins dans le pays, jusqu’en 1923.

 

1923. Ret Marut est en Angleterre puisqu’il y est condamné à expulsion par le tribunal de police de la Tamise pour «violation de l’ordonnance sur les étrangers ». A l’occasion, il assure être un citoyen américain et remet aux autorités un document émis par la police allemande de Munich où l’on peut lire qu’il est né à San Francisco le 25 février 1882. Petit détail pratique pour qui veut rester dans l’anonymat, sachez que la ville fut le théâtre d’un énorme incendie le 18 avril 1906 et fut alors quasiment détruite, ainsi que les archives d’état civil stockées à l’hôtel de ville ou dans les églises de la ville. Vraiment très pratique ! A l’époque, les autorités anglaises parlent d’un étranger du nom de Ret ou Rex Marut, alias Albert Otto Wienecke, ou Adolf Rudolf Feige, ou plutôt Barker, euh non Arnolds. Bref, le document n’est pas des plus clairs. Des témoignages de l’époque, il semble qu’Irene Mermet accompagne alors Ret Marut.

 

1924. Un homme amerrit à Tampico, dans l’Etat de Tamaulipas au Mexique. Je dis amerrit mais je devrais plutôt utiliser le terme « échoue » car de tous les récits, l’homme qui se réveille sur une plage de Tampico semble avoir échoué là. Tout bonnement. Irene Mermet est-elle du voyage ? Difficile à savoir. Si l’on considère le livre « Le vaisseau des morts » de B. Traven comme autobiographique, alors il a voyagé de façon clandestine sur un bateau avant d’échouer au Mexique. Mais certains jurent qu’Irene Mermet a fait le voyage de son côté, l’a rejoint à Tampico et s’apercevant que son « ami » comptait rester là, au milieu des sauvages, a préféré rejoindre les Etats-Unis. C’est là, au milieu de la jungle, que B. Traven naît vraiment. Dans son journal, à la date de 1924, on retrouvera l’annotation suivante : « Le bavarois de Munich est mort. » Adieu Ret Marut. Bonjour B. Traven pour l’écriture, et Torsvan pour les autres. Car dès 1927, c’est un dénommé Torsvan qui s’inscrit aux cours d’été de l’Université de Mexico pour étudier l’espagnol, l’art préhispanique, la géographie et la littérature moderne. Mais avant cela, dès le 5 août 1925, B. Traven écrit à son éditeur allemand, juste après que ce dernier a accepté le roman « Les cueilleurs de coton ». Pour vous dépeindre les conditions de vie de Traven, je vous lis le courrier qu’il adresse ce jour-là : « J’ai écrit ce roman dans une hutte indienne au fond de la jungle, où je n’avais ni table ni chaise… La première boutique où l’on pouvait se procurer du papier, de l’encre et des crayons se trouvait à 35 miles de là. Mais je n’avais rien d’autre à faire et disposais d’un peu de papier. Pas beaucoup. Avec un bout de crayon, je pouvais noircir les deux faces de chaque feuille et, quand le papier vint à manquer, il fallut trouver une solution pour achever le roman, alors qu’il n’en était encore qu’à son début. Je confiai le manuscrit, impropre à être expédié à qui que ce soit sous cette forme illisible et que personne n’aurait d’ailleurs lu, à un Indien qui partit à cheval pour la gare afin de l’expédier en Amérique pour le faire taper à la machine. En Amérique, il faut débourser de fortes sommes pour faire dactylographier un texte écrit dans une langue étrangère. Cela me coûta tous mes pesos et je fus bien aise que le roman ne soit pas plus long, car il m’aurait été impossible de payer. Depuis, j’ai fini par me procurer une machine à écrire : un ami a emprunté pour moi en Amérique l’argent nécessaire en y ajoutant quelques pesos pour m’éviter de chercher du travail et me permettre d’écrire. Actuellement, je cherche de nouveau du travail car cet argent a filé… » En fait d’ami qu’il cite, on pense qu’il s’agit d’Irene Mermet qui lui envoya une machine à écrire depuis les Etats-Unis, mais aussi de l’argent et des chemises !

 

Je vous donne lecture d’un autre courrier adressé à la même époque à son éditeur. J’espère que vous ne le trouverez pas trop long, mais il me paraît très instructif à plusieurs égards. « Une jungle impénétrable recouvre les vastes plaines que forment les bassins des fleuves Panuco et Tamesi. Seules deux lignes de chemin de fer traversent cette grande portion de « tierra caliente » d’une superficie de quatre-vingt-dix mille kilomètres carrés. Là où se trouvent des colonies, elles se sont craintivement regroupées à proximité des quelques gares existantes. Les Européens ne vivent là que tout à fait isolés et comme perdus. L’uniformité harassante de la jungle s’interrompt au loin, à la vue de quelques chaînes de collines couvertes par la brousse tropicale primitive, tout aussi impénétrable que la jungle ; dans ses profondeurs, où règne un éternel crépuscule, semblent guetter tous les mystères et toutes les horreurs du monde. Près de quelques lieux propices où il y a de l’eau, de petits villages indiens sont disséminés sur les crêtes ; des emplacements habités qui étaient déjà là avant que le premier Blanc pose le pied dans le pays. Ils sont très éloignés du chemin de fer. Les marchandises y arrivent à dos d’âne, en caravane. On les échange contre des poules, des œufs, des ânons, des chèvres, des perroquets et des dindons. C’est là que j’ai vécu, en pleine brousse tropicale, seul, dans une hutte primitive que je m’étais construite moi-même à la mode indienne, sans le moindre clou. »

 

Plus loin dans la même lettre, il ajoute, photo de son bungalow de brousse à l’appui : « Un lecteur d’Europe centrale, voyant la photo de ce bungalow, se dira à coup sûr : « voilà une demeure de rêve pour écrire ». Car un habitant de la zone tempérée se représentera à peu près la maison et son environnement comme s’il se trouvait dans une belle forêt allemande. Or, pour en venir tout de suite au cœur de l’affaire, je tiens à dire que j’ai écrit la nouvelle (il parle de son conte, accessible en français bien que très mal traduit « Le visiteur du soir ») en proie à d’atroces souffrances physiques. A certaines heures de la journée, le fléau des moustiques était si redoutable que j’étais contraint de m’emmailloter de linge les mains et le visage pour résister à l’assaut de centaines de milliers d’insectes assoiffés. Mais les moustiques n’étaient pas mes seuls hôtes dans cette maison. Les arbres que l’on voit près de la maison sont peuplés d’énormes lézards noirs longs et gros comme le bras d’un homme corpulent. J’y trouvais fréquemment aussi des serpents. Un peu plus loin vivent des serpents de trois à quatre mètres de long et de la grosseur d’une jambe vigoureuse. Jaguars et pumas venaient parfois rôder tout près de la maison… La maison fourmillait littéralement de gros scorpions et d’araignées rouges d’un doigt de long. J’ai trouvé des tarentules larges comme la main sous un tas de pierres derrière la cabane. Assez souvent, le soir, peu avant le coucher du soleil, c’étaient des colonnes compactes de grosses fourmis qui traversaient la maison. La maison était totalement isolée dans cette brousse. Pour aller chez mon plus proche voisin, j’avais cinquante minutes de cheval à faire. Il m’arrivait souvent de ne pas voir figure humaine pendant des semaines ; car j’ai vécu là tout à fait seul avec moi-même. Les nuits sont longues ; à sept heures, même au plus fort de l’été, il fait nuit noire. Il n’y a pas davantage d’électricité et même l’eau dont j’avais besoin pour boire, cuisiner et me laver était à peine suffisante. Ce qui fait qu’ici, où se laver fréquemment ne relève pas seulement du confort mais constitue une nécessité, je devais me laver midi et soir avec l’eau déjà utilisée le matin. Une demeure de rêve pour écrire… Mais si l’on veut apprendre à connaître la brousse et la jungle, leur façon de vivre et de chanter, d’aimer et de tuer, il n’est pas question d’habiter à l’hôtel Regis de Mexico, il faut au contraire s’enfoncer dans la jungle, il faut vivre avec elle, il faut l’aimer, il faut l’épouser. C’est ainsi. La brousse et la jungle ne me narrent leurs histoires que si je m’enfouis en elles… »

 

J’arrête là ma lecture mais Traven continue d’expliquer combien il lui faut faire corps, de cette façon presque sensuelle et très charnelle, avec la jungle s’il veut en extraire le nectar d’une histoire à écrire. De cette lettre sont à extraire plusieurs conclusions. La première et plus légère, c’est qu’on comprend un peu qu’Irene Mermet ou tout autre femme n’ait pas supporté une vie pareille. On a un temps suspecté Traven d’être homosexuel. Je crois simplement que la vie qu’il menait empêchait toute femme normalement constituée de vivre à ses côtés ! Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir beaucoup d’aventures féminines. Ensuite, dans cette lettre, ressort toute la solitude de Traven. Une solitude extrême, qui le contraint à se livrer à son éditeur pour trouver un interlocuteur à l’écoute attentive. A moins que ces récits épistolaires ne soient parfaitement étudiés dans le but de « se fabriquer une légende », et en sachant que ses propos « nourriront » la curiosité du lecteur. Autre éclairage et pas des moindres : ces conditions de vie, terribles, ont contribué à créer l’écrivain, l’ont formé. En prenant le parti de vivre comme les indigènes, Traven a subi un changement, que dis-je un bouleversement intime et profond. L’Allemand, colonisateur potentiel a changé de camp, et il est passé du côté des colonisés volontaires. Et l’homme dont on ne connaîtra jamais la date de naissance précise, la langue maternelle, l’histoire personnelle, le pays d’origine, cet homme-là n’acceptera à la fin de sa vie qu’une seule nationalité. Celle du cœur : la nationalité mexicaine.

 

En attendant, qu’il s’agisse de stratagèmes publicitaires parfaitement étudiés ou de répondre au désir d’exotisme des lecteurs allemands, Traven s’est attiré la curiosité de l’Allemagne. L’éditeur reçoit sans cesse des demandes des lecteurs pour en savoir davantage sur cet écrivain, si talentueux. C’est là que tout va se gâter !

 

L’éditeur de la Büchergilde Gutenberg transmet à Traven la demande de ses lecteurs d’en savoir plus sur l’auteur du roman « Les cueilleurs de coton ». Il reçoit en retour une réponse assez cinglante où Traven s’offusque que l’on demande un curriculum vitae à un travailleur « qui crée des œuvres intellectuelles ». L’écrivain juge qu’il s’agit d’une démarche impolie. Pas que sa vie personnelle soit inintéressante, loin s’en faut, ajoute-t-il, mais elle ne regarde que lui. Il ajoute que « la biographie d’un homme créatif n’a pas la moindre importance ». « Si on ne reconnaît pas l’homme à ses œuvres, de deux choses l’une : soit c’est l’homme qui ne vaut rien, soit ce sont ses ouvrages. L’homme créatif ne doit pas avoir d’autre biographie que ses œuvres. C’est dans ses œuvres qu’il soumet à la critique sa personnalité et sa vie. » On peut dire que ce courrier sonne le point de départ du jeu du chat et de la souris que va instituer B. Traven. Impossible d’obtenir une information cohérente de la part de l’auteur. Même aux autorités de la ville de Mexico, il ment, en s’inscrivant au registre légal en 1930 comme étant né aux Etats-Unis en 1890, fils de Burton et Dorothy Torsvan. Profession : ingénieur. De religion protestante. Parlant anglais et espagnol. Domicilié 17 rue Isabelle la Catholique à Mexico. Dix ans plus tard, le 17 juin 1940, nouveau registre, nouvelle déclaration : il est né à Chicago dans l’Illinois, s’appelle Hal Croves et vit à Acapulco. Un exemple parmi tant d’autres, car il a autant de versions à son actif que de déclarations. S’y ajoutent les élucubrations des éditeurs, des journalistes, car tout le monde rêve de connaître B. Traven. Un coup, il s’appelle Bruno, un autre Ben, puis Benno, Berick, Bendrich ! Il a beau réfuter ces allégations, rien n’y fait. D’ailleurs j’ai été très amusée de constater qu’aujourd’hui encore, la base Electre en France face état de livres écrits par Bruno Traven ! Et il y a un mois environ est paru dans El Universal (le plus grand quotidien de Mexico) un article annonçant la publication d’un livre de Bruno Traven, propos cautionnés par sa belle-fille, Malu, qui a charge de représenter les intérêts de feu son beau-père. Or, sachez-le, toute personne qui vous parlera de Bruno Traven vous ment, et ne connaît pas la vérité. Et celui qui a nommé une rue de Mexico, la rue Bruno Traven ne connaissait rien à l’écrivain qu’il aura voulu honorer ! L’auteur Karl S. Gütke, dans son livre (que je suis en train de traduire en Français) « B. Traven : biographie d’un mystère » évoque une théorie particulière et intéressante sur l’initiale B. Il semble en effet que ce B. soit un remerciement, un hommage à la personne qui aurait accueilli Traven au Mexique. Pas de preuve formelle, mais un large faisceau d’indices concordants. Ce n’est pas tout. Lorsqu’il voyage au Chiapas, l’écrivain se fait appeler T. Torsvan ou Traven Torsvan (c’est ainsi que le connaissait son guide, Vitorino Trinidad à Ocosingo), et se présente soit comme un photographe soit comme un ethnologue. Jamais comme un écrivain. A Mexico où il fréquente l’élite culturelle, de Diego Rivera à Frida Kahlo en passant par Orozco, Siqueiros, Gabriel Figueroa ou Tina Modotti, il est connu sous le nom de Torsvan. Jamais ils ne se douteront qu’ils côtoient le mystérieux et insaisissable Traven. Sauf Figueroa dont il est le meilleur ami.

 

Les théories les plus dingues commencent à circuler. Traven serait en fait Ambrose Bierce (né en 1843), l’auteur américain du Dictionnaire du Diable. Une autre fois, on jure qu’il s’agit d’un milliardaire yankee qui écrit sur les pauvres par culpabilité et mauvaise conscience. Le lendemain, Traven serait un noir américain ayant fui le racisme de son pays. Une autre fois, on jure que Traven n’est autre que Jack London, qui aurait « fait semblant de se suicider en 1916 » et serait né sous une autre identité au Mexique en 1925. Traven ne dément jamais et laisse planer un flou tout artistique, notamment quand il dit : « La vie de Jack London et celle de B. Traven se ressemblent à mains égards, bien davantage que ce qu’on pourrait en conclure en comparant leurs livres. »

 

En attendant, Traven n’est plus seulement célèbre en Allemagne mais aussi aux Etats-Unis où ses romans sont traduits et attendus avec impatience, qu’il s’agisse du « Vaisseau des morts », de « Un pont dans la jungle », de « Rosa blanca » ou de « La révolte des pendus ». Il devient également un auteur incontournable en Suède, en Norvège, au Danemark. Au départ Traven refuse d’être traduit au Mexique, comme s’il voulait garder son territoire de jeu privilégié vierge de toute présence littéraire. Comme si son anonymat allait en subir la conséquence, et qu’il n’allait plus pouvoir écrire aussi sereinement. Le Mexique, le Chiapas sont ses territoires d’observation et de création. Tout cela n’est valable que jusqu’à la rencontre avec Esperanza Lopez Mateos, sœur de l’ancien président du Mexique, Adolfo Lopez Mateos. Esperanza va devenir l’une des personnes les plus importantes de la vie de Traven, en plus d’être sa traductrice. Puis arrive l’année 1941 où la Warner Brothers découvre le roman « Le trésor de la Sierra Madre » et décide d’en acheter les droits cinématographiques.

 

Il faut attendre 1946 pour que John Huston se décide à écrire à B. Traven pour lui demander de l’aide sur le tournage du « Trésor ». Traven répond avec force détails, dans des courriers parfois longs de vingt pages : propositions de mise en scène, idées et suggestions pour le tournage. John Huston est impressionné et demande un entretien à Traven. Le mystérieux écrivain ne refuse pas et invite John Huston à venir à Mexico. C’est à l’hôtel Reforma que Huston poireaute plusieurs jours, dans l’attente de Traven. En fait, c’est un autre homme qui se présente à lui, un certain Hal Croves, Traducteur, vivant à Acapulco. Hal Croves est habillé en kaki et remet à Huston un courrier signé Traven où l’on peut lire que Traven est au Chiapas et qu’il confie à Croves la mission de conduire la discussion, d’autant que ce Croves, soi-disant et dixit Traven, « connaît mieux l’œuvre de Traven que je ne la connais moi-même ». Croves est embauché à 150 dollars la semaine en tant que conseiller technique pour les scènes locales qui doivent se tourner au Mexique. Une autre exigence de Traven.

 

Mais pendant le tournage du film survient un incident. Le magazine américain Life assure que Croves EST Traven. John Huston tombe de la lune tandis que Croves jure au mensonge et assure qu’il s’agit d’un coup publicitaire racoleur de la Warner Brothers. Il va jusqu’à assurer sa défense d’une bien étrange manière, jurant que Traven n’aurait jamais été embauché pour si peu, qu’il est un écrivain connu et aurait réclamé au moins 2.000 dollars par jour. Il se fâche méchamment également lorsque quelqu’un, sur le tournage, associe le B. de Traven à Bruno ! Et souhaite que le père de John Huston, qui est dans le rôle de Howard soit remplacé par Lewis Stone. Fin de non recevoir. Aussitôt le tournage achevé, Croves disparaît. Dès lors, John Huston recommence à recevoir, indifféremment des courriers de B. Traven et de Hal Croves. C’est la même écriture, mais cela ne semble pas gêner l’expéditeur !

 

Las, le mal est fait. Avec la sortie du film, B. Traven devient définitivement une star aux Etats-Unis. Et un petit subterfuge de son éditeur mexicain va lui coûter très cher. En effet, l’éditeur fait courir le bruit selon lequel le magazine Life promet une récompense de 3.000 dollars à toute personne qui trouvera Traven. La chasse est ouverte. Les journalistes, les enquêteurs littéraires, les curieux, tous envahissent le Mexique, de San Cristobal de las Casas au Chiapas à Acapulco, en passant par Mexico City, pour trouver l’auteur mystérieux. Et en 1948, alors que le film cartonne au box-office et que l’on parle de l’attribution des oscars, le journaliste Luis Spota localise Traven et le démasque. Il lui a suffi de remonter le courrier de l’écrivain, de suivre sa trace depuis la boîte postale n°378 de Mexico dont les lettres sont réexpédiées à Acapulco, boîte postale numéro 47. Là, il suit la femme qui récupère le courrier et atterrit dans un pauvre bistrot, surnommé « Le ranchito ». Il y a des chiens, et un homme aux cheveux blancs et aux yeux bleus perçants. Luis Spota attend plusieurs jours, puis alors qu’il est sûr de lui, s’approche de l’homme et lui dit : « Je sais que vous êtes B. Traven ». L’homme nie, joue avec le journaliste, l’invite même à manger, pour montrer qu’il n’a pas peur, mais c’est trop tard : Luis Spota sûr et certain, publie l’article où il dit avoir retrouvé Traven. Ce dernier disparaît, s’affole, brûle le peu de papiers qu’il avait, craint d’être identifié par les Allemands qui avaient juré sa mort, et tombe définitivement dans la clandestinité.

 

D’autant que quelques années plus tard, en 1951, Esperanza Lopez Mateos se suicide. Traven, très affecté par sa mort, cesse d’écrire. Son dernier roman, Macario, parle de lui bien plus qu’il ne voudrait l’admettre. Un conte où Macario, pauvre indigène, est battu par la mort, victorieuse. Les analystes sont formels : Traven EST Macario ! Macario EST Traven ! Selon toute probabilité, à l’époque, il est déjà âgé de soixante ou soixante-dix ans. Du coup, il renie ce qu’il a toujours porté haut et fort : l’apatride, orphelin de terre et de parents, se choisit une terre comme berceau, il obtient la nationalité mexicaine.

 

En 1952, Traven rencontre Rosa Elena Lujan, et l’épouse cinq ans plus tard. Rosa Elena décédera en 2009 à Mexico. On a cru longtemps qu’elle livrerait certains secrets concernant son époux. Hélas, elle-même ne savait rien ou pas grand-chose puisqu’elle rencontra l’écrivain après ses soixante ans. Si elle en fut au début largement frustrée (on la comprend), avec le temps elle se mit à inventer sa propre légende sur son défunt mari et le mystère s’ajouta au mystère. Certains jureront même que Traven savait parfaitement ce qu’il faisait en l’épousant et n’ignorait pas qu’elle l’aiderait à la construction de son personnage. Elle a largement contribué à renforcer l’aura de mystère autour de Traven. Aujourd’hui sa fille Malu a pris le relais. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la mémoire de Traven, mais bon… En 1960, un livre intitulé « Aslan Norval » paraît, soi-disant signé Traven, mais devant sa médiocre qualité, la prédominance de l’érotisme et son manque d’intérêt, le livre dérange, sonnant comme la fin absolue de l’écrivain de la jungle, et montrant un homme sur le déclin. non plus le Traven de la jungle et des indigènes, mais un vieil homme usé par des années de vie primitive, un peu à côté de la plaque… Certains jureront que Aslan Norval est un hommage posthume à Esperanza Lopez Mateos. Traven lui-même reconnaîtra la mauvaise qualité de ce livre et regrettera de ne pas l’avoir publié sous un pénultième pseudonyme.

 

Traven décède le 26 mars 1969 dans son domicile de la Calle du Rio Mississipi à Mexico. Il est quasiment aveugle, sourd, et souffre terriblement. Son meilleur ami, le cinéaste Gabriel Figueroa raconte comment, se sentant très faible, Torsvan l’a envoyé quérir : « Crois-moi, Gabriel, me confie-t-il, cette souffrance est plus que je n’en puis supporter… Je te demande une faveur, dit-il en m’agrippant de la main. « Va t’assurer que nous sommes seuls ». Il me glissa rapidement un bout de papier… A cet instant Rosa Elena entra dans la chambre, j’enfouis le papier dans ma poche… Il était à bout. Nous sentîmes tous deux que cela risquait d’être notre dernière conversation. Il parla avec une logique tranquille et, à son habitude, pleine de philosophie, de tendresse, de générosité et d’amour… Une fois dehors, la nuit était tombée, je lus sur le bout de papier : « apporte-moi du cyanure. Adieu, mon cher ami… » Deux jours plus tard, il nous quitta. Je savais qu’il était à bord de sa chère Yorikke, naviguant vers son destin… Mais vers où ? » Rosa Elena Lujan jura que sur son lit de mort, Traven avoua qu’il était « le bavarois de Munich ». Mais lui ne le reconnut jamais ouvertement, traitant Ret Marut de « crapule politique », mais sans jamais infirmer non plus qu’il était lui !

 

Dans les jours suivants le 26 mars, les cendres de B. Traven seront transportées à Tuxtla Gutierrez, capitale de la province du Chiapas, pour une cérémonie officielle avant de s’envoyer vers Ocosingo, en plein cœur du Chiapas des romans de Traven pour une cérémonie indigène. Enfin, les cendres seront jetées dans le rio Jataté, conformément aux exigences de l’écrivain. Pas de trace… A un détail près, l’anarchiste laissa tous les papiers d’identité nécessaires à prouver l’existence d’un homme : certificat de nationalité, passeport, testament. Tous sauf un : son certificat de naissance. Officiellement, l’homme qui s’est éteint le 26 mars 1969 n’était jamais né.

 

Actualité de Traven : Deux manuscrits rédigés au Mexique et adressés en Allemagne par la Poste ont longtemps été considérés comme définitivement perdus. Il semble qu’en 2009, l’un d’eux intitulé « On recherche le coupable » ait été retrouvé dans les archives de Berlin. Il est actuellement en cours d’identification et devrait paraître prochainement en Allemagne. Je crains que la « politique » de droits menée par la belle-fille de Traven, Malu, ne nous permette pas d’y avoir accès en français avant bien longtemps. A moins qu’une édition pirate ne voit le jour. Dans le même registre, je puis vous livrer qu’une version pirate des « Cueilleurs de coton », le premier roman mexicain de Traven, va paraître en France en 2012. Aux Etats-Unis paraîtra prochainement le livre dont je vous ai parlé plus avant, de Karl S. Güthke, « B. Traven, biographie d’un mystère ». De mon côté, je suis en train de traduire au français ce travail magistral et merveilleusement documenté d’un total de 650 pages. Le Mexique vient d’annoncer la parution prochaine d’un livre compilant les photos de B. Traven pendant ses années au Chiapas. Il s’agit d’un travail à véritable valeur ethnologique, puisque ces photos témoignent de la vie quotidienne des indigènes du Chiapas pendant les années 20 à 50. Comme quoi, il vous suffit d’être attentifs, de tendre l’oreille, et avec un peu de chance, ma conférence de ce soir ne sera pas l’unique fois où vous aurez autant entendu parler d’un dénommé B. Traven.

 

Je vous donne une liste exhaustive des livres de B. Traven disponibles en français (basée sur une recherche amazon) :

La révolte des pendus

Dans l’état le plus libre du monde

Le trésor de la Sierra Madre

La charrette

Le vaisseau des morts

Le chagrin de St Antoine et autres histoires mexicaines

Le pont dans la jungle

Rosa blanca

Le visiteur du soir et autres histoires

 

 

Et les livres consacrés au personnage de B. Traven :

A la recherche de B. Traven de Jonah Raskin

Insaisissable, les aventures de B. Traven de Rolf Recknagel

La bande dessinée de Golo : « B. Traven, portrait d’un anonyme célèbre »

 

LE FILM LE TRESOR DE LA SIERRA MADRE :

 

A la fois amer et ironique, drôle et sentimental, le « Trésor de la Sierra Madre » n’a rien à voir avec un quelconque western classique. Il met en scène des chercheurs d’or. La quête de l’or ici fait ressortir toute la noirceur des êtres qui le traquent. Cette quête symbolise la société capitaliste ayant fétichisé l’or. Le seul trésor du film ou du livre, c’est Howard, le vieux chercheur qui va le trouver. Le « chemin du cœur », « le sens et l’amour » d’une vie partagée au milieu de gens simples où Howard pourra désormais vivre en tant « qu’homme médecine dans le bonheur et dans la paix ». Tandis que le personnage de Dobbs obsédé par la quête de l’or, sans jamais chercher à rejeter la société capitaliste, va payer cher ses égarements. Beaucoup ont retrouvé dans le roman puis dans le film les thèmes récurrents du Sermon sur la montagne, chapitre VI, évangile selon Matthieu, des thèmes chers à un certain Ret Marut ! Tiens, tiens ! Je vous souhaite un très bon film !

 

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laurent 25/08/2009 22:08

Coucou,
Tu m'as donné envie de lire ce Mr Traven.
Tout baigne?

Gracianne 26/08/2009 17:14


Salut Laurent,
Tout va bien ! Pour Traven, le hic, c'est qu'en France, comme d'hab, on passe à côté ! Le seul bouquin que j'ai trouvé de lui en français est sur Alapage et s'intitule "Le point dans la jungle". Je
ne sais pas du tout ce qu'il vaut, parce que je ne l'ai jamais vu en espagnol... Mais je vous prépare un autre article sur Traven, car j'ai eu d'autres éléments sur sa vie par sa maison d'éditions
au Mexique (en fait, ici existent plein de biographies sur lui)... Et si un jour je suis vaillante, je traduirai Macario (une nouvelle génialissime) pour vous faire découvrir son style... Le seul
hic, c'est que je me décide (rires). Je vous embrasse très fort tous les 3, mais surtout Gabrielle !


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Une autre vision du Mexique...